Qu’on te haïsse ou Contador

Ainsi, le couperet est tombé, sans appel : Contador perd son titre de vainqueur du Tour de France 2010. Pour ceux qui suivent les exploits vélocipédiques de ces jeunes hommes vêtus de combinaisons fluorescentes, inutile de présenter ce cycliste espagnol, ni de rappeler qu’il avait remporté la Grande boucle en 2010, avant d’être déclaré positif à une substance dopante et exotique dont nous oublions le nom – mais qu’importe !, pourvu qu’on ait l’ivresse ?! (Ndla: une recherche nous a permis de retrouver le nom: clenbutérol. Admettez qu’il était légitime de l’avoir oublié !)

Pour les autres, ceux que “la petite reine” n’émeut que très rarement (voire pas du tout) ; pour ceux à qui cette fanfaronnade séculaire n’inspire qu’un profond ennui ; pour ceux qui, enfin, après Roland Garros et la Coupe du Monde, commencent à se lasser de traînasser devant la télévision, la bave aux commissures des lèvres, au plus fort de l’été dans l’hémisphère Nord, et zappent plus vite que leur ombre dès qu’ils aperçoivent une vue d’hélicoptère d’un village pittoresque français ; pour tous ceux-là, donc, un complément d’explications s’impose.

Alberto Contador, né le 6 décembre 1982 à Madrid (en pleine Saint Nicolas, ce qui laissait déjà présager d’une tendance à cacher des trucs dans sa hotte), est un vélocipédiste espagnol, membre de l’équipe Saxo Bank. Une équipe ?, me demanderez-vous peut-être si vous ne savez rien du vélo, à part qu’il fait mal aux mollets dans les côtes. Eh bien oui, une équipe : sachez-le, les cyclistes ne se déplacent qu’en troupeau, même si – SURTOUT si – ils sont professionnels.

De ce troupeau a émargé, en 2007, le jeune Alberto Contador, qui eut le plaisir de remporter le célèbre “Tour de France”. La compétition bien connue pour sa difficulté, soumet ces jeunes gaillards et leurs corps anguleux à rude épreuve. Le jeune Alberto en gagna donc le respect de bien des aficionados de cette noble discipline.

Cet exploit, il le renouvèlera en 2009 et en 2010, avant que ne tombe le “scoop” : le gredin a été contrôlé positif à une substance dopante… en d’autres termes – mais nous ne voudrions pas schématiser abusivement une situation complexe, pleine de tenants et d’aboutissants – il a triché ! Ouh, que c’est mal !

Certains passionnés de la compétition à deux roues crient au scandale : il a triché ! Honte sur lui ! Le renégat ! Ce mouton noir jette l’opprobre sur cette digne compétition, héroïque démonstration de la bravoure faite homme ! Heureusement, la Vérité (avec un grand “v”) a su s’imposer cette fois ! La justice a triomphé !

Les défenseurs du coureur incriminé, eux, crient au scandale également, mais cette fois-ci contre la justice qui n’a pas tenu compte des plus de 1500 pages communiquées par Monsieur Contador pour prouver que c’est bien entendu à l’insu de son plein gré que cette substance somme toute monnaie courante s’est trouvée dans son organisme en quantités si importantes. Ben tiens : un accident, une maladresse, et hop!, qui n’a jamais eu du clenbutérol dans son urine, de l’EPO dans ses artères, de l’héroïne dans ses selles et du penthotal dans son p’tit déj’ !? (Il y a sans doute ici quelques erreurs – nous confessons bien volontiers et publiquement notre méconnaissance des méthodes courantes de doping ; l’idée même de boire un Red Bull en soirée nous paraissant une pratique déplacée, alors de l’EPO, pensez-vous…).

Quoi qu’il en soit, vous l’aurez compris, nous imaginons assez mal l’innocence de ce jeune sportif, sûrement talentueux au demeurant, mais dont les exploits passés nous laissèrent immédiatement songeur – voire suspicieux.

Deux choses peuvent, nous semble-t-il, choquer l’entendement, à l’écoute de cette annonce de la destitution de Contador. Déjà, n’est-il pas surprenant qu’on lui ai laissé ses deux victoires précédentes ? Ne sont-elles pas, elles aussi, légèrement suspectes ? Sommes-nous bien conscients que le message envoyé par le Tribunal arbitral du sport est : il a été capable de s’imposer deux fois en tout bien tout honneur dans cette épique épreuve, mais pour gagner la troisième fois, là, il a eu recours à des subterfuges illicites ! L’autre élément qui nous laisse dubitatifs est celui-ci : sachant qu’il s’est dopé, et qu’en faisant cela il a terminé (véridique !) la compétition (répartie sur près de trois semaines, et une vingtaine d’étapes) avec seulement 39 secondes d’avance sur le deuxième, quel paltoquet, quel abominable jobard, quel mou du genou, quel cuistre, osera affirmer que le deuxième n’a, lui, consommé que des bonnes bananes, du Gatorade (marque déposée), et des pâtes à la sauce bolo’ – le repas des champions !?

Comparaison n’est pas raison, dit-on, et on n’accuse pas sans preuve, disent les passionnés du vélo qui veulent encore croire que leur dada a un sens, et que les héros qu’ils adulent le samedi lors de quelque “criterium” de province ou carrément sur les routes du Tour Malet et du Mont Ventoux sont dignes de leurs acclamations. Mais rendent-ils service à leur vedettes, en les laissant se bousiller la santé en prenant d’insupportables risques ? Est-ce vraiment la meilleure façon de témoigner son admiration, que de se planter la tête dans le sable selon la bonne vieille technique de l’autruche, pour la ressortir avec de grands airs de vierge effarouchée lorsque l’un de ces nouveaux Achille est surpris la main dans le slip et l’aiguille dans le bras ?

Qu’on lui foute donc la paix, à ce monsieur Contador ! Puisque nous savons que son seul tort est de s’être fait attrapé, et que sans produits dopants il savait – et NOUS savons – qu’il n’aurait JAMAIS pu gagner en l’état actuel des choses ; puisque, enfin, nous savons que dans quelques mois (24, si la sanction ne change pas), il reviendra parmi ses semblables, et que ses supporteurs les plus fidèles seront encore là pour applaudir ses exploits ; pour toutes ces raisons, je vous le redis : foutons-lui la paix !

“Malheur aux vaincus !”, dit le célèbre adage. La raison en est simple : plus ils sont grands, plus dure sera leur chute ! Plus pathétique sera aussi le retournement de veste plus que prévisible qui nous attend lorsqu’il reviendra. Les cuistres seront là, nous prenons les paris. Regardez Maradona : combien de fanas de football qui jadis le vouèrent aux gémonies ne vous répondront pas à présent qu’il fut et demeure le plus talentueux footeux de sa génération ? Et ils auront raison. D’ailleurs, après tout, lui au moins n’avait pas le mauvais goût de se vêtir de combinaisons FLUO !!!

Zèbrement vôtre.

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Autant en emporte le manifestant

On vous l’a dit, le zèbre est passionné de Pierre Desproges, qu’il récite de mémoire à qui veut l’entendre, sur tous les tons et en toutes occasions. Et même si, comme le disait si bien sa biographe post mortem Marie-Ange Guillaume* : « C’est pas une critique, […] d’ailleurs, Desproges, je le préférais vivant. » ; bref, même si donc il eût le mauvais goût de décéder avant l’heure, force est d’admettre que Desproges avait avant cela pris la peine d’évoquer avec talent et verve une foultitude de sujets, et de laisser à tous ses aficionados l’équivalent d’un dictionnaire d’apophtegmes si épais que rares sont les occasions qui ne prêtent pas à l’évocation de l’un d’entre eux. Aussi bien l’amoureux de Desproges (qui devrait avoir une sainte horreur de se savoir si unanimement adoré, même par la nouvelle génération des « bobos », comme nous l’a si habilement rappelé Renaud Séchan, que nous préférions lui-aussi de son vivant, soit-dit en passant) trouve-t-il toujours, lorsque l’inspiration lui manque, une saillie desprogiennes pour briller en société tel un cirage de chez « Ca-va-seul ».

 

Quelques jours après la très belle grève qui anima notre belle capitale européenne, comment ne pas nous remettre en mémoire cette vérité incontournable décrétée par le maître il y a de cela tant d’années, paraphrasant son propre maître Georges Brassens : « Je manifeste toujours tout seul. Ben oui, dès qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons, alors à fortiori moins de deux, c’est l’idéal ! ». Nous pouvons donc affirmer qu’une bande de cons a récemment défilé dans des sacs poubelles colorés sous les fenêtres de nos décideurs pour exiger, une fois de plus, que cessent la crise et l’austérité. Et ils ont bien raison ! C’est vrai, quoi, après tout, la crise, c’est bien beau, mais c’est pas ça qui va nous aider à ajouter des sardines sur nos tartines !

 

On pourrait épiloguer longtemps sur l’opportunité de faire usage du droit de manifester pacifiquement dans notre royaume (le zèbre est belge, si vous ne le saviez pas ; il rêve parfois de visiter la savane, mais sa peur de l’avion l’en empêche, ainsi que la maladresse de son médecin traitant dont les piqûres de vaccins ne sont jamais sans danger). Ainsi, l’homme de droite se sent-il toujours interpellé par la confusion que fait l’homme de gauche entre droit et devoir, ce que son voisin de gauche lui rend bien : la retraite à 65 ans est un droit, pas un devoir. L’homme de droite le sait, l’homme de gauche semble effrayé à l’idée de manquer son rendez-vous avec son potager (nous noterons que cependant, la frange de la population la plus encline à anticiper ce départ à la retraite dans le secteur privé se situe plutôt parmi l’électorat des partis traditionnels de droite, ce qui n’est pas la moindre des contradictions de l’aphasie politique). Pour l’homme de droite, travailler est un devoir ; pour l’homme de gauche c’est un droit (le premier blâmera donc le politique qui l’empêche d’accomplir son devoir en plantant des bâtons dans les roues des employeurs potentiels ; le second blâmera plus sûrement l’employeur qui lui reniera son droit inaliénable à un salaire de fin de mois). Cette querelle de voisinage atteint généralement son paroxysme lors des journées de grève nationale : l’homme de droite fera valoir son droit à l’immobilisme (de préférence au milieu des embouteillages), tandis que l’homme de gauche se fera un devoir de sortir son sifflet et son sac poubelle rouge, pour embarquer dès potron-minet dans un car gembloutois direction la gare du Midi. Ces atavismes profonds, qui rendent la vie si prévisible, sont ce qui permet à l’homme, malheureux schizophrène, de « mettre en forme l’informe », et de retrouver le chemin de sa maison même après extinction des éclairages autoroutiers.

 

Mais sur le fond, et sans prendre parti (c’est le cas de le dire) entre la main gauche et la main droite, que devons-nous vraiment penser de ces démonstrations de force piétonnières et encapuchonnées qui sporadiquement viennent éveiller nos consciences ramollies par l’invention du surgelé et du titre-service ? Que penser de la façon dont certains syndicats envisagent leur rôle de catalyseur des contestations populaires et de garants du contrat social ? Autant l’homme de goût peut-il se contenter de critiquer vertement le style vestimentaire, l’attitude délétère et la maîtrise approximative du jeu de mots de ces valeureux combattants de la démocratie ; autant le spécialiste en sciences sociales ou en sociologie doit-il nécessairement faire fi de ces considérations esthétiques pour tenter de dévoiler les mécanismes sous-jacents à ces phénomènes de foule, fussent-ils injustifiés.

 

Car bien sûr, certaines grèves sont plus justifiées que d’autres, et il y a toujours lieu de s’interroger avant toute autre chose sur l’utilité d’une protestation publique contre « l’austérité » (comme si l’Union européenne allait annuler son « projet d’austérité » et repartir comme si de rien n’était…), ou bien une grève générale contre l’absence de gouvernement fédéral belge prévue de longue date, et qui se tient malgré les avancées (enfin !) significatives dans la formation dudit gouvernement, histoire sans doute de ne pas rendre vaine la fastidieuse préparation des confettis, et de ne pas ruiner les œufs pourris méticuleusement portés à maturation, et qu’il serait vraiment regrettable de gâcher ailleurs que sur la façade d’un ministère. Caricatural ? Bien évidemment. Où serait le plaisir sinon… ?

 

Le zèbre, malgré sa tenue de bagnard, n’aime pas marcher au pas ni se mêler à une foule bêlante (mélangeons pas les équidés et les ovins, s’il vous plaît). Il n’a pas non plus l’âme bovine et le regard vide, de ceux qui regardent passer les trains qui sifflent sur la plaine, en suivant le rail jusqu’à la prochaine station. Suivre la voie, oui, mais à condition qu’elle soit libre ! Vous l’aurez compris, vous ne verrez pas mes rayures resplendir au soleil et se réfléchir (comme si c’était possible au milieu d’une masse braillarde et bigarrée) dans les vitrines des petits commerçants de droite qui, l’espace d’une journée, auront fermé boutique pour ne pas être les victimes expiatoires de la vindicte populaire, comme c’est parfois le cas lorsqu’une « bande de cons » écume les boulevards pour exiger son dû, ou ce qu’elle identifie comme tel.

 

Reste à résoudre la question du pourquoi, et peut-être surtout du comment ; comment font les syndicats et autres organisations de masse pour mobiliser ainsi les foules, et canaliser – car c’est bien leur rôle premier – celles-ci comme on contrôle la température d’une cuve pour éviter d’en faire éclater la soupape ; et au nom de quoi ces agitateurs se sont-ils sentis investis de cette délicate mission consistant à échauffer les esprits jusqu’au débordement, avant d’éteindre eux-mêmes l’incendie ? Les pompiers sont souvent aussi les pyromanes ; ainsi des syndicats qui se plaisent parfois – on ne me l’enlèvera pas de l’idée – à créer et alimenter la grogne, la porter à ébullition, et à l’éteindre ensuite, dans le seul but de se rendre indispensables.

 

Quant à comprendre ce qu’il se passe dans la tête d’un manifestant lambda, je préfère laisser à d’autres le soin d’y réfléchir : le zèbre a une aversion pour la foule, et lorsqu’il découvre avec horreur que d’autres partagent son combat, il se sent comme une envie soudaine de changer d’avis… un malheureux réflexe, coutume de la savane, où le zèbre n’oublie jamais de regarder à gauche et à droite avant de traverser. Les pachydermes n’ont pas de frein, dit-on…

 

Zèbrement vôtre.

 

*GUILLAUME, Marie-Ange, Desproges, portrait, Points, 2007.

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Home sweet home

Une dépêche tombait, implacable, hier midi dans le ‘Fil info’ de mon quotidien numérique: les Belges ont une image négative des maisons de repos. Que voilà une information essentielle qui méritait une rigoureuse étude statistique! J’apprends ainsi qu’un Belge sur deux n’aime pas les maisons de repos, et que 30% s’en foutent complètement (j’imagine qu’il doit s’agir des plus jeunes). Ce qui n’empêche près de 80% de nos concitoyens de juger normal de s’y résoudre en cas de besoin, nécessité semblant toujours faire loi (l’article ne précise pas s’il s’agit des mêmes 80%).

En extrapolant à peine, cette passionnante étude suggère que les Belges attendent de leurs aînés qu’ils acceptent d’aller finir leurs jours à l’hospice sans faire d’histoires quand leur compagnie et leur mauvaise santé commencent à ternir la jovialité coutumière et l’insouciance des plus valides, mais qu’ils renâcleront à leur rendre visite une fois installés dans leur nouvelle et pénultième demeure qui sent pourtant bon le médicament, la mauvaise bouffe et le sapin. Etonnant, non?

D’autant plus surprenant à vrai dire qu’il est notoire qu’il fait bon mourir dans ces havres de paix où longueur de temps se mêle si divinement avec solitude et incontinence. Et puis, ‘que l’on vive à Paris, on vit tous en province, quand on vit trop longtemps‘ comme le prédisait le Grand Jacques, à une époque où les vieux avaient encore trop souvent le mauvais goût de finir leurs jours chez eux.

Avec le recul, c’était une époque tout à fait bordélique où chacun n’avait pas une place bien nette comme aujourd’hui. De nos jours, les gens sont beaucoup mieux rangés: les nourrissons à la crèche, les gosses à l’école, les chômeurs devant la télévision, les actifs au travail ou dans les embouteillages, et les vieux à l’hospice. Sain compartimentage social qui permet de ne pas mélanger la masse productive avec celle improductive et donc inutile dont il suffit de confier la gestion à des spécialistes, comme on gère un problème.

Evidemment, les crèches et les gardiennes d’enfant sont une ruine pour les jeunes parents, et les maisons de repos font fondre leur héritage comme neige au soleil à mesure que les vieux s’accrochent inutilement à la vie (et je ne parle pas des allocations de chômage). Mais que voulez-vous? Ce sont là deux douloureuses fatalités évidemment sans lien l’une avec l’autre, auxquelles on serait bien en peine d’imaginer une quelconque issue. Tiens…

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La plus grande crèche du monde

La plus grande crèche du mondeEn zébrant entre les averses cet après-midi, je suis tombé sur une affiche publicitaire invitant les passants à venir admirer la plus grande crèche du monde à Koekelberg (Bruxelles). Interpellé par cette affirmation péremptoire, je me suis demandé quelques temps ce que cela pouvait bien vouloir dire, de mettre en place la ‘plus grande’ crèche du monde. Puis d’un coup j’ai entrevu le prodige: Maître Georges-Henri Beauthier en enfant Jésus, douilettement lové dans un écrin de paille! Mais alors qui pourrait bien tenir le rôle de Marie? Et pour le boeuf, un diplodocus échappé du musée des sciences naturelles?

Décidément, plus j’y pense, plus je suis perplexe…

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Irresponsabilisons-les!

On vous a parlé récemment sur ce blog, et dans des termes extrêmement flatteurs, des annonces publicitaires radiophoniques. C’est là un vaste sujet, et nous n’aurions pas assez de deux vies de zèbres pour vous en dresser un tableau qui soit à la mesure des sommets d’indigence atteints par certaines publicités – une indigence qui parfois touche au sublime.

Mais si la bêtise est une chose aisément pardonnable, étant le lot – hélas – de bien des bipèdes, il en va autrement de l’apologie de l’irresponsabilité qui est trop souvent l’apanage des messages diffusés sur nos ondes depuis longtemps déjà.

Comment ne pas, ainsi, s’insurger avec véhémence contre la dernière trouvaille des petits génies créatifs auxquels le groupe PSA (pour ne pas le nommer) à décider de faire appel récemment pour imaginer un nouveau slogan “choc” vantant les mérites de l’une de ses marques phares (un peu facile, mais je n’ai pas pu m’empêcher) ? Le message, qui passe en boucle toute la journée sur l’une des chaînes publiques francophones de notre royaume, est en substance celui-ci : “avec les voitures Trucmuche, vous faites toujours le bon choix”. Rien de condamnable jusqu’à présent, dès lors que cette assertion ridicule répondrait à des questionnements existentiels de type resto chinois ou italien ?” – La réponse brâmée par le speaker, “Trucmuche, toujours le bon choix”, bien que d’une bêtise confondante, n’aurait pas de quoi choquer l’auditeur. Les puristes s’interrogeraient éventuellement sur le rapport entre le choix d’une cantine et l’achat d’une auto, mais peu importe. Par contre, permettez-nous d’être interloqués par le message publicitaire authentique qui suit chaque bulletin météo sur ladite antenne : “Vin chaud ou sangria ? Peugeot, toujours le bon choix !” (sic). Le génial “marketeur” qui a eu l’idée d’associer, à l’approche des fêtes de fin d’année, le choix de la boisson alcoolisée qui égaiera la soirée et celui du véhicule qui ramènera les joyeux bambocheurs ainsi éméchés, celui-là mérite à tout le moins qu’on lui tire notre chapeau. Nous ferons de même pour le directeur commercial qui a approuvé avec enthousiasme ce message publicitaire parfaitement irresponsable.

Les exemples sont légions, si vous prêtez l’oreille aux annonceurs (faites attention, il n’est pas certain qu’ils vous la rendront !). Ainsi des organismes bancaires quelque peu moribonds en ces temps de crise financière – une crise provoquée par le goût du profit immodéré, par l’absence de jugement des gros (et des petits) actionnaires qui ont investi leurs capitaux sans trop savoir ni où ni pourquoi, et par la confusion immonde des genres entre les banques de placement et les banques d’épargne. L’une de ces banques originellement banque “d’épargne” vous propose ainsi depuis quelques semaines de placer votre argent en bourse par son entremise, dans l’espoir de remporter un IPad. La bonne idée que voilà ! Traduisez ce message par “Non contents de vous avoir convaincus, chers clients, de placer votre argent il y a trois ans dans des produits financiers complexes et toxiques dont nous n’avions pas nous-même pris la mesure ; non contents, ensuite, d’avoir menacé l’Etat de laisser ainsi disparaître votre capital dans les méandres du dieu “Wall Street” ; non contents, alors, d’avoir profité sans même dire “merci” d’aides publiques issues, par nature, du capital de votre travail, cher contribuable-client ; non content, enfin, d’avoir fait depuis lors l’impossible pour ne SURTOUT RIEN retenir de cette crise, luttant à grands coups de lobbying contre toute tentative de régulation financière par les Etats ; après tout cela, nous, banquiers vertueux et au-dessus de tout soupçons, vous proposons aujourd’hui de remiser vos économies sur le 21, noir, impair et (surtout) passe, pour gagner une tablette tactile à l’aide de laquelle vous pourrez, en temps et en heures, depuis n’importe où dans le monde, constater avec désespoir vos nouvelles pertes. Eli Eli, Lama Sabacthani…

Là, messieurs les publicitaires, les étoiles du marketing, les banquiers véreux et non-véreux (si si : à l’instar de la vie extra-terrestre, statistiquement cela doit exister, même si nous n’en avons pas la preuve formelle), ne croyez-vous pas que vous allez un peu trop loin ? Nous vendre de la poudre à lessiver approuvée par une famille de primates (de bon goût, sachant le lourd tribu payé par les macaques à la recherche scientifique), c’était de bonne guerre. Nous hurler “Optic 2000″ dans les tympans, pourquoi pas. Nous faire croire que nous allons mourir dans d’atroces souffrances si nous n’ingurgitons pas tous les matins une dose de lactose mêlée à des additifs destinés habituellement à engraisser les cochons, tout ça passe encore. Manipuler les gens pour les abêtir, cela se pratique depuis toujours, et dans tous les domaines (religieux, politiques, … pourquoi pas commercial ?).

Mais sommes-nous réellement prêts à laisser les industrieux nous pousser vers le précipice sans réagir ? N’y a-t-il pas lieu de fixer des limites (l’apologie de l’éthylisme au volant ; le placement financier irresponsable en temps de crise motivé par l’appât d’un gain immédiat sous forme de matériel hi-fi) à l’irresponsabilité du message publicitaire ? N’y a-t-il pas, enfin, une agence gouvernementale, payée avec notre argent, pour s’assurer que ces barrières du mauvais goût ne sont pas franchies ?

Parce que nous ne devons pas nous y tromper : dans les quelques cas décrits ci-dessus, la frontière entre l’abrutissement somme-toute classique a largement été franchie par nos amis publicistes en faveur d’une pratique autrement plus détestable que nous sommes tentés d’appeler “processus d’irresponsabilisation”.

Ce terme barbare mérite une explication. Quand la publicité vous fait croire que la lessive untel nettoie “plus blanc que celle qui nettoyait déjà plus blanc” (comme s’en gaussait déjà Coluche il y a près de trente ans – Nil novi sub sole), ou que la pizza unetelle est “cuite au feu de bois selon la tradition ancestrale avant d’être précautionneusement congelée”, elle ne fait jamais que requalifier le quelconque pour le parer des vertus du neuf et de l’originalité. Mais lorsque la publicité vous fait croire que les fragrances de musk vont vous valoir immédiatement les faveurs sexuelles de l’ensemble de la gent féminine (ainsi rabaissée au passage à une animalité concupiscente dénuée de toute capacité réflexive) ; lorsqu’elle invite votre subconscient à associer l’automobile et la consommation de boissons alcoolisées ; lorsque, enfin, elle flatte vos instincts les plus bas pour vous pousser, de façon totalement inconsidérée, à joindre vos efforts à celui de milliers d’autres épargnants convaincus que le placement boursier est la panacée ; là la publicité n’est plus seulement travestissement de la réalité, enjolivement du quotidien, elle devient manipulation des masses, irresponsabilisation des foules qu’elle exhorte à adopter des comportements misogynes, irréfléchis voire, dans le cas de la banque, parfaitement inconséquents, qui plus est en les faisant épouser leur vision du monde et leur idéologie biaisées.

Irresponsabilisation donc, plutôt que déresponsabilisation, puisque dans le cas présent il ne s’agit plus de faire oublier au consommateur qu’il a le choix, et qu’il est ontologiquement doté du libre-arbitre (c’est d’après certains précisément ce qui fait de nous des hommes) : non, ici, le système est autrement plus pervers puisqu’il tente d’imposer à notre infortuné individu un nouveau schéma de pensée et donc de consommation totalement dénué de scrupules et de considérations éthiques. Il n’est pas utile de rappeler ce que ce type de procédé, adapté au politique, a pu donner dans l’Histoire du vingtième siècle…

Le thème de cette chronique n’est pas neuf, pas plus que les conclusions édifiantes que le duo zébré vous propose. Mais juste ciel, un petit rappel n’est jamais inutile… et pour fêter cela : vin blanc ou bière pression ?

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Cherchez le naturel, il revient au galop!

Mangez bioL’un de nous eut le tort il y a quelques jours d’allumer son poste de radio et se mit aussitôt à bondir de rage sur le siège en cuir (de vache authentique) de sa puissante automobile (60 chevaux, pensez donc) en écoutant la première chaîne publique. Un fâcheux s’y égarait au point de perdre tout sens de la mesure à propos de son mode d’alimentation dont il profitait d’une tribune indue à une heure de grande audience pour faire la promotion (juste avant l’heure de table et alors que c’était précisément le jour du steak à la cantine du campus), avec une mauvaise foi et un aveuglement intellectuel qui confinent à l’obscurantisme.

Il y en a qui se laissent doucement tenter par cette idée d’un retour aux sources et aux bienfaits de la verte nature, qui achètent leurs légumes bio parce que ça soulage leur conscience et qu’ils ont le sens de l’écologie (raison pour laquelle sans doute ils aiment que leurs coucourdes soient emballées individuellement dans une épaisse feuille de plastique), qui ont récemment décidé de délaisser les marques classiques de biens de grande consommation pour des produits d’entretien (capillaires ou domestiques) estampillés et garantis ‘bio’ et qui continuent de boire du vin et de fumer, pourvu que le breuvage et le tabac soient issues de l’agriculture biologique. Mais il y a aussi les autres.

Je pense à ces ingénus, qui rêvent de l’alimentation optimale que la nature a mis tout son amour à concevoir pour nos fragiles intestins, et qui se bercent de la douce illusion qu’on peut vivre en parfaite harmonie avec la nature, sans lui occasionner le moindre dommage, sans ingérer ou inhaler la moindre substance un tant soit peu toxique, et sans avoir l’esprit de toute manière pollué par la publicité intempestive.

L’énergumène radiophonique de l’autre jour (“dont je tairai le nom afin de ne pas le sortir de l’anonymat où le confine son indigence” (Pierre Desproges)) appartenait clairement à la seconde catégorie. Qu’il ait résolu de se détourner de tout aliment d’origine animale (en ce compris le lait de vache qui est comme chacun sait hautement toxique pour le corps humain), de purifier son eau courante par osmose inverse (question d’en ôter toute impureté indésirable, on se demande bien ce qui doit en rester), et d’arrêter de cuire les aliments (habitude détestable qui a pour effet de les rendre non seulement inefficaces du point de vue nutritionnel mais hautement toxiques de surcroît), cela le regarde. Qu’il ressente le besoin de partager son expérience et son mode de vie avec tout un chacun, et même de suggérer quelques recettes de son cru (tiens, très fine, celle-là mon cher Zèbre) peut se comprendre. Mais qu’on offre à cet autodidacte de la diététique une tribune publique de près d’une heure sans la moindre contradiction et qu’on le laisse ainsi affirmer – sans le moindre fondement scientifique – qu’une tomate devient toxique sitôt qu’on la cuit et que le lait est dangereux pour la santé, me hérisse les poils et me redresse les rayures.

Qu’on ne s’alimente qu’au McDo ou qu’on ne se nourrisse que de légumes crus, on est toujours dans l’excès. Et au-delà de l’importun qui faisait la promotion radiophonique de ses livres et DVD culinaires avec les arguments d’une honnêteté conforme à celle qu’on peut attendre de toute démarche commerciale, le Zèbre ne comprend décidément pas pourquoi, dans sa critique du monde moderne et de ses dérives, l’homme trouve si naturel de jeter le bébé avec l’eau du bain et de balayer d’un trait des milliers d’années d’évolution et de progrès scientifique pour en revenir à l’alimentation et au mode de vie de nos ancêtres pré-sapiens (dont on oublie au passage un peu vite que la longévité et les capacités intellectuelles se sont développées consécutivement à la maîtrise du feu et à la cuisson de la viande).

Il en va ainsi de ces tendances dont l’absurdité est aussi insondable que la terminologie : végétarisme, crudivorisme, voire graines-germéisme (sic). Sans doute certains trouvent-ils dans ces modes aux senteurs authentiques quelque consistance qui leur fait défaut dans l’existence, ou quelque lucrative niche médiatique. Mais est-il vraiment opportun pour nos médias publics d’offrir une telle publicité gratuite à toute cette vacuité existentielle au mépris de toute rationnalité?

Tout est toxique à haute dose, bien peu de choses nous tuent à petite. Et c’est bien plus souvent l’absence de modération et le fanatisme dans nos modes de consommation et dans notre industrie qui occasionnent les pires maux qui nous rongent. Mais croire que tout est bon et sain à l’état de nature est puéril et irresponsable. Si bien qu’il serait en revanche sain et bon que les prédicateurs du tout bio en reviennent à cette vérité première de la nature : cherchez le naturel, il revient au galop.

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Vertes pensées

Ah, les vertes prairies, la mer bleue azur, les neiges éternelles, les plages de sable fin, le bon air frais et pur de la campagne… Combien d’images de cartes postales n’inspirent pas en nous les plaisants discours écologisants qui prêtent à Dame Nature les innombrables bienfaits qui non seulement nous font, mais nous font vivre? Loin du Zèbre de vouloir scier la douce (et verte) branche sur laquelle il broute paisiblement – comme l’homme semble de fait s’y acharner avec tant de zèle - mais qu’il lui soit tout de même permis de s’emporter l’espace de quelques lignes contre cette pensée unique qui nous donne des légumineuses jusqu’à la nausée.

On pourrait bien sûr commencer par rendre à ces clichés idylliques la touche de réalisme qui leur fait défaut: les moustiques qui échappent toujours on ne sait comment aux appareils photographiques capturant la teinte nacrée du sable fin, la bouse de vache au pied de celui qui foule la verte prairie, la chute fatale de celui qui s’émerveille de trop près de l’immaculée blancheur des cimes inaccessibles… Mais évitons de faire dans le mauvais esprit et venons-en à l’essentiel.

Il est avant tout une malhonnêteté intellectuelle sur laquelle repose impunément l’écologie, celle qui consiste à soutenir qu’en sauvant la planète et la nature, l’homme se sauverait lui-même. S’il semble évident que le destin de l’homme et du zèbre est intimement lié à celui de la Terre, conclure pour autant qu’en sauvant la seconde on sauve automatiquement les deux premiers, relève du raccourci hâtif. Il n’est qu’à songer aux récents tsunamis et autres tremblements de terre autant qu’aux épidémies d’e.Coli aux abominables conséquences pour mettre à mal cet angélisme naïf.

Rendons-nous à l’évidence, c’est en domptant la nature que l’homme assurera sa survie, pas en s’y soumettant naïvement. Il est bien possible qu’à trop vouloir soumettre la Terre à son diktat, l’homme détruise les conditions de sa survie. Et il est plus sûr encore que par notre exploitation inconsidérée des ressources autant que par notre mauvais goût nous aurons tôt fait d’annihiler la beauté des recoins les plus picturesques et hospitaliers de la planète, ce qui ne rendra peut-être pas la Terre invivable, mais nous fera sans doute passer toute envie d’y vivre encore. Mais il est tout aussi vain de consacrer son énergie à restituer à la Nature son état virginal initial. On se demande d’ailleurs bien lequel car l’atmosphère prébiotique ne devait pas être des plus respirables, et à quoi bon offrir à la mouette de fianter dans un air plus pur si cela suppose de rayer l’homme et le zèbre de l’équation au passage?

Disons le haut et fort: non, ce n’est pas en sauvant la Terre que l’homme se sauvera, mais il n’a d’autre choix que de soumettre la Nature, pour l’amener à produire durablement les ressources dont il a besoin.

Le Zèbre conviendra que l’homme a encore quelques progrès à accomplir pour donner corps à l’adverbe de la phrase précédente, et qu’il serait sage de veiller à ne pas faire disparaître tout ce qui peut encore nous donner envie de prendre sur notre temps de sommeil pour nous reproduire. Mais reconnaissons qu’il est absurde de penser l’homme comme cet étranger abject qui gâche toute beauté sur une planète dont il pompe les ressources comme un locuste. Il n’y a qu’un destin pour la Terre, celui dont l’homme fait partie, avec ses travers et ses prodiges, ses marées noires et ses fugues de Bach.

Il serait bon que l’homme se souvienne que sa simple existence et l’assouvissement de ses besoins – mêmes les plus naturels – ne peut se faire qu’au détriment d’autres espèces. Nous rendrions un meilleur service à la Terre, à la Nature et à l’Homme en étant plus conscients de cette contingence et de notre responsabilité, que nous exercerions alors avec un peu plus de discernement.

Le Zèbre, qui s’en retourne paître et réchauffer au micro-ondes son filet de cabillaud surgelé dans son appartement surchauffé – c’est que les journées sont fraîches ces jours-ci !

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Simulation intellectuelle

Télé RéalitéEst-il expérience plus pauvre intellectuellement – toute file d’attente de parc d’attraction mise à part – que l’écoute attentive d’une page de publicité radiophonique ? La question peut se poser avec d’autant plus d’acuité lorsqu’il s’agit de publicités pour des instituts bancaires ou d’assurances, dont l’approche marketing sur les ondes consiste habituellement en un déballage de truismes et d’arguments dénués de fondement, étant entendu que le seul et unique mot d’ordre est de nommer aussi souvent que possible le nom de l’annonceur, en évitant scrupuleusement d’encombrer l’esprit de l’auditeur de chiffres concrets qui pourraient le distraire de son itinéraire automobile.

Cependant, malgré le caractère d’exception revêtu par ces annonces commerciales radiodiffusées, il est pensons-nous une activité encore plus inutile pour le développement intellectuel des masses : nous parlons bien sûr de la téléréalité.

Comment ne pas parler de ce phénomène de société, arrivé en Europe par la grâce de MTV – dont nous ne pourrons jamais suffisamment fustiger l’effet déplorable sur deux générations occidentales désormais perdues pour toute avancée positive dans l’Histoire de l’homo sapiens sapiens – dans les années nonante et qui a su trouver un écho opportun et intéressé auprès des chaînes privées du Vieux Continent ? Impossible, dans un blog dédié à la dénonciation du mauvais goût, de ne pas célébrer avec émotion les caprices imbéciles des habitants de “Jersey Shore”, du “Loft”, de l’”histoire secrète” et autres parangons de l’inculture et du voyeurisme gratuit.

On a suffisamment dit, sans que le public s’en émeuve jamais d’ailleurs, à quel point ces spectacles affligeants ne pouvaient que guider le public vers un état de grâce hébétée jamais envisagé par les plus grands philosophes que notre espèce a connue. Schopenhauer, Nietzsche, et avant eux Rousseau ou même Dante Allighieri, tous ont un jour écrit leur défiance face aux reflets les plus sombres de l’âme humaine, et exprimé leurs réserves à l’endroit de théorie “optimistes” de Voltaire ou bien de Leibniz, certains quant à eux que l’humanité ne pourrait jamais naturellement aller que vers des lendemains meilleurs.

Il nous apparaît évident que jamais Leibniz n’aurait développé sa théorie s’il avait connu l’existence de la téléréalité. Aurait-il suivi l’organisation de la fête d’anniversaire de l’improbable progéniture de quelque nouveau riche étasunien, jamais Leibniz n’aurait pu entrevoir, comme il le fit en 1710 dans sa Théodicée, la main de Dieu dans la création du Monde.

Si, comme nous le pensons, toute théorie philosophique se fonde sur l’expérience sensible du Monde par un individu pensant, la téléréalité ne pourra jamais inspirer au philosophe qu’un désespoir dont la profondeur ne sera pas sans rappeler les failles les plus abyssales du Pacifique Sud.

Cette dernière assertion n’a rien d’original ; nous ne sommes ni les premiers ni les derniers à nous indigner face à l’étalage sur la place publique des larmoyants atermoiements de la jeunesse occidentale sise au plus bas de l’échelle sociale, et en quête d’une reconnaissance aussi imméritée que surfaite et surévaluée. Mais ce qui nous semble plus grave dans l’installation de ces spectacles pathétiques dans le paysage audiovisuel occidental, c’est l’appui tout à fait inconséquent qu’elle apporte au psychologisme rampant et ignoble qui semble s’imposer depuis plusieurs décennies.

Ainsi, la télévision semble résolue à nous imposer l’idée abominable selon laquelle la psyché humaine, quelle qu’en soit la portée, quel qu’en soit le contenu, qui qu’en soit le contenant, représente un intérêt supérieur à tout phénomène sensible.

En d’autres termes, ce qui se joue sur la scène télévisuelle depuis plusieurs années n’est pas un combat du mauvais goût contre le bon ou de la culture contre le grand spectacle, pas plus qu’une vague controverse infertile autour de la question de savoir si tous les médias doivent répondre, indépendamment de leur nature, aux mêmes exigences d’élévation morale et d’éducation des foules. Bien plus largement que ces questionnements éthiques et artistiques (pourtant ô combien importants), la téléréalité pose la question de savoir si oui ou non l’”étant” humain – que nous définirions de manière large comme l’ensemble du vécu et du ressenti conscient d’un individu – est digne d’intérêt de par son essence même. Ou, pour simplifier notre propos, la téléréalité pose cette question : ce que pense un individu, quel qu’il soit, doit-il nous intéresser, de par le simple fait qu’il est un être humain ?

C’est ce qu’affirmait Térence, le philosophe latin, en exprimant dans la langue d’Ovide “Homo sum : humani nihil a me alienum puto” : “Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. Ou pour en revenir à Voltaire, qui écrivait dans sa pièce Mérope : “C’est un infortuné que le ciel me présente ; il suffit qu’il soit homme et qu’il soit malheureux”. J’affirme ici publiquement que la téléréalité fait voler en éclats ces théories humanistes : non, la psyché humaine ne vaut pas toujours que l’on s’y attarde. Et non, il ne suffit pas que Jean-Kévin soit homme pour que je fasse miennes ses émotions pathologiques à l’endroit de la nouvelle Loana, coincée avec lui dans un appartement témoin sous les yeux avides et indiscrets des caméras d’Endemol.

Les pensées de Pascal, les pathologies de John Irving, le désespoir de Franquin dans ses Idées noires, les déceptions amoureuses de Gainsbourg, ce ne sont là que quelques exemples démontrant le caractère essentiel de la psyché humaine dans la production artistique et culturelle de l’humanité. Mais non, résolument non, il ne suffisait pas que ces derniers soient humains et qu’ils soient malheureux. Et aussi longtemps que la téléréalité proposera sur les antennes les états d’âme d’individus abrutis, mis dans des situations idiotes, face à des dilemmes absurdes et superflus, elle n’aura droit qu’à mon mépris.

Quant au zèbre, il continuera à se poser des questions superficielles, et donc essentielles, et à vous présenter ici ses conclusions édifiantes…

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Place à la ba-balle ovale

Le rugby, le sport des gentlemenOn pouvait certainement choisir cible moins convenue pour ce premier billet qu’un autre de ces sports d’équipes qui trop souvent animent l’actualité mondialisée. Mais que voulez-vous, est-ce vraiment notre faute si plus rien n’excite autant l’humanité que le sport et les fêtes du souvenir ?

Ainsi de l’abattage médiatique autour des commémorations des dix ans des attentats du 11 septembre, tandis que la Nouvelle-Zélande achève de retenir tous les regards de la planète ovale pour SA coupe du monde de rugby. Vous me direz sans doute : pour une fois qu’il ne s’agit plus de football, de quoi se plaint-il ?

Seulement voilà : je ne crois pas à cette théorie du “sport de brutes joué par des gentlemen”, par opposition aux footballeurs, supposées brutes pratiquant, elles, un sport de gentlemen. S’il est bien une chose que l’Histoire nous apprend, c’est que l’Humanité a cette faculté étonnante de reproduire ses erreurs avec une constance et une bêtise telles que l’espèce animale ne peut se vanter d’en approcher ne fût-ce que les fondations.

Le rugby, comme jadis le football avant lui, en est encore à ses balbutiements professionnels. Ses joueurs ne sont pas encore des diva élevées sur un piédestal et abreuvées de millions ? N’ayez crainte, cela viendra ! Les rugbymen n’en sont pas encore réduits, pour assurer leurs primes de victoire, à jouer la comédie avec une absence de talent qui n’est pas sans rappeler les meilleures performances d’un comique hollywoodien ? Cela viendra ! Enfin, le supporteur de rugby fait encore montre d’un quelconque respect envers l’arbitre, le public adverse et l’équipe ennemie ? Cela changera, aussi sûrement que leurs stades se rempliront d’une foule où les vrais amateurs et les curieux auront été rejoints par les mêmes imbéciles qui encombrent aujourd’hui les stades de football, s’égosillant contre “le référééé!”, le “sale macaque”, le “hollandse boer” et autres termes renvoyant à la zoologie élémentaire.

De là à dire que l’argent corrompt tout, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai pas. Le problème n’est pas l’argent en tant que tel ; le problème survient, affirme-je, lorsque l’homme oublie ce que cet argent représente, et oublie cette notion simple, qui est que tout travail mérite salaire. Et oui, tout travail mérite salaire. Mais tout comme Machiavel nous a appris que si “la fin justifie les moyens”, cela signifie obligatoirement que l’homme doit sans cesse s’interroger sur la fin qu’il poursuit, et se demander si celle-ci justifie qu’il mette en oeuvre tel ou tel moyen ; aussi bien l’expression “tout travail mérite salaire” doit nous apprendre que l’homme, encore lui, cette évolution de primate, dans son rapport au travail, doit sans cesse s’interroger : “ce salaire est-il mérité” ? Ce travail justifie-t-il le salaire qui y est associé ?

Les fanas du ballon rond, de la petite boule blanche sur gazon anglais, du gros ballon de basket ou même de la grosse cylindrée quadricycle, me rétorqueront que la rémunération du sportif de haut niveau ne sera toujours, et en tous lieux, que le résultat du calcul, par l’employeur de la vedette, du rapport coûts/bénéfices que représente la présence du poulain susnommé dans son écurie (comprenez : plutôt que dans celle du voisin). D’accord. Mais même si ses aficionados se comptent par millions, qui tous sont prêts à dépenser leur argent de poche dans une réplique 100 % coton de sa vareuse, pensez-vous vraiment que la masse de travail à laquelle consent quotidiennement Monsieur Lionel Messi justifie qu’une entreprise (car il s’agit bel et bien d’une entreprise, qui doit répondre aux mêmes exigences financières et budgétaires que n’importe quelle entreprise, n’en déplaise à ses consœurs hispaniques surendettées – c’est un euphémisme) lui verse, annuellement, le salaire médian de 4000 belges ? Oserions-nous compter combien de fois ce jeune homme, fort talentueux et ne renâclant pas au travail il est vrai, gagne le salaire d’un agriculteur sénégalais ou d’un ouvrier dans une manufacture textile de Shanghai ?

J’admets avec vous que Lionel Messi, comme tous ses petits camarades du ballon rond, ne vole personne (du moins, pas que je sache). Ses émoluments insultent simplement la décence. Et il n’y a pas lieu de lui en vouloir pour cela, ou si peu. Après tout, cela ne m’empêchera pas de me réjouir de ses prochains exploits. J’adore regarder jouer le “Barça”. Et j’apprécie également le rugby. Je n’aime simplement pas les cuistres, et je place dans leurs rangs toutes celles et ceux qui, sous couvert d’indignation, prennent le rugby en exemple pour pointer du doigt les dérives du sport de Pelé et de Platini. Et je leur réponds ici que le rugby n’est qu’en sursis, car cela fait bien longtemps que l’homme a oublié que tout travail mérite salaire, et que, par-dessus tout, tout salaire mérite travail.

D’ailleurs, l’honnêteté intellectuelle, qui se fait si rare de nos temps, demande parfois – et même souvent ! – que l’on poursuive son raisonnement, au risque de se trouver face à face avec ses propres contradictions. Qu’ai-je fait aujourd’hui pour mériter de gagner trente-huit fois la rémunération du petit garçon aux yeux bridés qui a cousu les godasses que j’ai aux pieds ? Comment se fait-il que le trentenaire tunisien, qui a passé sa semaine au téléphone pour vendre à mon voisin de pallier des articles manufacturés à Taïwan par mon employeur, ait ainsi besoin d’économiser pendant près de trois mois pour se payer la même paire de baskets ? Et, par-dessus tout, comment puis-je encore m’imaginer que ni l’un ni l’autre, ni aucun de leurs compagnons d’infortune ne rêveront, un jour, de jeter un avion de ligne dans le gratte-ciel qui abrite aujourd’hui le centre névralgique de l’entreprise qui m’emploie, et qui, peut-être, offre elle-aussi à Lionel Messi le salaire médian de 1000 belges pour arborer, fièrement, sa nouvelle gamme de justes-au-corps façonnée en Asie du Sud-Est ?

Suis-je un ennemi de la mondialisation ? Non, pas plus que Dom Quichotte n’avait de véritable compte à régler avec les moulins de son Espagne natale. Simplement, la vue de certains moulins le mettaient, temporairement hors de lui. Et il n’est jamais mauvais, pour préserver sa santé mentale et observer le monde d’un autre oeil, de sortir de soi le temps d’un instant.

A présent que c’est fait, le zèbre peut retrouver sa cage, dont les barreaux ne sont pas “hors de lui”, puisqu’il les a “juste au corps”…

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Les bêtes sont lâchées…

Un blog?

L’étrange idée que voilà. Il n’y a de prime abord que des raisons de haïr ce moyen d’expression trop facile, lieu entièrement dédié à l’usage de la première personne du singulier – alors justement que rien n’est, de nos jours, moins singulier que de tremper ses émois dans l’encre virtuelle d’un blog. Ce véhicule démoniaque des états d’âme du tout venant, ce porte-voix du narcissisme poussé à son paroxysme (encore que devancé en cela par l’abominable Facebook, summum de l’impudeur), prospère sur la toile plus vite que la télé-réalité ne sort de zozos en quête d’une gloire aussi imméritée qu’éphémère de l’anonymat qui leur sied si bien. Alors pourquoi diable se saisir de la chose à présent?

S’il y a bien trois idées détestables qui semblent inhérentes à la nature même du blog, c’est le nombrilisme, l’impudeur, et la guerre ouvertement déclarée à l’orthographe, à la langue, et au bon goût, tant et si bien que le succès du concept semble le vouer à être le fossoyeur de l’esprit comme du verbe. Alors pourquoi contribuer à cette navrante évolution?

Deux éléments nous incitent tout d’abord à tempérer notre répulsion instinctive. Premièrement, rendons à César ce qui lui appartient, l’appauvrissement de l’information dont nous sommes victimes n’est pas l’apanage du blog et de l’homme de la rue auquel Internet offre par ce biais une tribune inespérée autant qu’inopportune. Le mérite en revient d’abord aux journalistes, et il faut leur rendre cette justice. Oui, à ceux-là même qui voient plus de grandeur dans la chute d’un cycliste que dans celle d’un régime et plus d’intérêt dans un fait-divers que dans une découverte archéologique majeure, et qui confèrent plus de crédit et de parole (on croit rêver) aux gesticulations et jérémiades politiques préméditées qu’à toute étude scientifique. Et quand enfin ils s’en réfèrent à la science et daignent pour une fois citer leurs sources, c’est pour mettre sur un même pied le magazine Top Santé et les Proceedings de l’Académie Nationale des Sciences (PNAS). Ceux-là se croient Beuve-Méry, lors ils ne sont guère plus que deux initiales au bas d’une feuille de chou, signature abrégée qui leur épargne le risque de commettre une ultime faute d’orthographe dans leur propre prénom. Comme disait Chateaubriand (pas le steak, l’auteur): “L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime”. Et le crime ne peut rester impuni.

Deuxièmement, sachons séparer le bon grain de l’ivraie, et admettre que l’utilisation massive du blog aux viles fins développées ci-dessus n’interdit pas de lui en imaginer de  plus nobles. Comme par exemple celle qui consiste à dénoncer dans un blog la futilité et l’insignifiance de la chose elle-même et plus généralement celle du monde qui nous entoure. Voilà de fait un fort bel outil pour nous atterrer publiquement de l’illettrisme et de la pauvreté d’esprit des chanteurs à succès, de l’indigence de nombreuses personnalités politiques qui n’hésitent pas – pour rassembler leur électorat – à leur promettre l’impossible et même davantage, de l’indécence des artistes de cour qui reniflent l’argent et l’amateur naïf, et de réclamer ainsi hinc et nunc leur extermination, à tout le moins médiatique.

Voilà qui aurait au moins le mérite de rétablir l’ordre naturel des choses. Charles Darwin nous l’a appris, l’île des Galapagos en est la preuve: en l’absence de toute sélection naturelle, des espèces inadaptées peuvent survivre et se développer. Mais à la différence du célèbre archipel du Pacifique qui n’est qu’un microcosme, le Web est un macrocosme où le meilleur et le pire peuvent se côtoyer… qui peut nous dire où cela nous mènera?

Car tel est bien l’objet de ces chroniques à venir, dont le présent blog ne tient lieu somme toute que de support: nous délecter du crétinisme abyssal, nous divertir en faisant tomber le masque de respectabilité et de gloire dont on s’affuble si facilement de nos jours. A défaut de pouvoir nous prévaloir des talents culinaires du Gloupier, notre seule arme sera ce blog, et le plaisir enfantin de rire de tout, en particulier de l’imbécilité, de la mauvaise foi caractérisée, et plus généralement des cuistres.

Gageons que la matière première ne nous fera pas défaut. Mais les bêtes sont lâchées…

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