Vous avez peut-être entendu que la Fédération Wallonie-Bruxelles a récemment décidé d’un gigantesque bouleversement au sein de notre système d’éducation. Une décision si courageuse et révolutionnaire que nous ne pouvions la taire plus longtemps.
La refonte aussi spectaculaire de l’enseignement en communauté française de Belgique ne laisse bien sûr personne indifférent, et le ministre régional qui a porté sur les fonds baptismaux (pardon : “qui a donné naissance à”) cette réforme courageuse aura certainement sa place dans les livres d’Histoire. Plus précisément, dans le livre d’histoires, d’histoires drôles, celui qui racontera un jour à quel point notre époque aura été celle de l’effet d’annonce, de la sacralisation de la bien-pensence et de la satisfaction neutre, si tant est qu’un jour ce livre soit écrit. Un projet auquel votre serviteur compte bien réfléchir sérieusement dès que son activité professionnelle débordante lui en laissera l’occasion, à moins qu’il n’engage pour cela un nègre (pardon, un “auteur d’origine africaine”).
Allez, si vous êtes passé à côté de cette annonce tonitruante dans nos médias – sans doute que vous étiez à l’étranger ce jour-là, ou bien plongé dans un profond coma – je vous explique en quoi consiste cette révolution copernicienne de l’enseignement en Belgique francophone : les congés scolaires vont désormais changer de nom, afin de perdre toute connotation religieuse ! Waouw, m’onomatoperez-vous ! Eh oui, c’est la pure vérité ; l’année scolaire de nos chers petits sera désormais émaillée de “congés d’automne”, “vacances d’hiver”, “congés de détente” et autres “vacances de printemps”. Finies les vilaines vacances de Pâques à l’ambiance anormalement christique ; terminés, les congés de Toussaint à l’esprit morbide ; assez, enfin, de ces lamentables vacances de Noël qui rappellent honteusement à tous les enfants laïcs qu’ils sont les dindons de la farce, eux qui ne reçoivent pas de présents sous leur sapin… Oh, attendez voir…
Ce changement presque aussi ridicule qu’inopportun a au moins un mérite, celui de révéler si cela était encore utile l’absurdité de la tendance actuelle à rebaptiser (pardon, à renommer) tout ce qui bouge pour le rendre lisse, sans contours, sans connotation, sans histoire, sans origine et sans avenir. Tout cela pour ne surtout vexer personne, jamais, à aucun prix.
L’handicapé est aujourd’hui une “personne à mobilité réduite”. Grâce à cela, ceux qui pensaient connement que le mot “handicapé” était une insulte savent maintenant qu’ils ont raison. “Handicapé”, c’est bien une insulte. Dès lors, être “handicapé”, c’est être susceptible d’être insulté, donc insultable (pardon pour le néologisme). Belle victoire sur le destin puisqu’il est dès lors, et cela grâce à l’action courageuse de quelques hérauts de la bienséance, permis de rire de la personne handicapée dont nous venons de démontrer par l’absurde qu’elle était “insultable”.
Dans un même ordre d’idées, nous aurons bientôt brûlé tous les exemplaires de Tintin au Congo, pour la plus grande satisfaction de quelques militants antiracistes (heureusement, beaucoup d’entre eux sont des gens doués d’intelligence, pour le plus grand bien de la cause antiraciste). Une autre belle victoire sur le destin, puisque nous aurons par la même occasion détruit un témoignage de l’exploitation barbare de l’Afrique et de ses habitants par l’Occident durant un siècle. Lorsque tous les documents de ce type auront disparu (ainsi qu’au passage l’ensemble des publicités pour la marque “Banania”, au grand dam des nostalgiques de la Belgique de Grand Maman) de nos bibliothèques, de nos musées, et de notre patrimoine historique, nous pourrons en toute tranquillité refaire les mêmes erreurs, replonger dans la barbarie, bref, donner raison de façon littérale à Héraclite (et Nietzsche ensuite) qui nous apprenait il y a plus de deux milles ans que “Le Monde est un éternel recommencement” (ne vous inquiétez pas, nous brûlerons la philosophie en même temps que Tintin, histoire de gagner du temps).
Ainsi, la Fédération Wallonie-Bruxelles a-t-elle décidé dorénavant de ménager la susceptibilité de son public non catholique. Ce dont une portion congrue de la population de notre royaume (de moins en moins soucieuse de sa religion pourtant, faut-il le dire…) n’a, sans doute, absolument rien à caler (je veux dire par là qu’elle n’en pense “ni du bien, ni du mal, bien au contraire !”). Surtout, la décision de supprimer la connotation religieuse des congés scolaires brille par son innocuité : vous admettrez avec moi j’espère que tant que les “non-cathos” seront inondés et même harcelés comme tous les autres par des messages publicitaires pour Saint Nicolas, la Noël, les oeufs de Pâques et autres conventions-obsèques (habituellement aux alentours de novembre), le ministère de l’éducation aura beau appeler ses vacances “congé de détente” ou “vacances d’hiver”, la “sensibilité” des non-catholiques de ce pays ne s’en trouvera ménagée en rien ! Nous devons donc applaudir une fois de plus l’administration de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour son sens aigü de “la chose publique”, et sa capacité toute politicarde à nommer les choses sans les nommer tout en leur conférant néanmoins une dénomination.
Au-delà de cette forfanterie écolière, c’est ce constant et perpétuel lissage qui va commencer à nous les briser sérieusement. On ne peut donc plus nommer un chat un chat, dès lors que le syndicat des chiens risque d’en prendre ombrage ?
Le plus choquant dans cette histoire, c’est qu’à force de circonlocutions, à sans cesse vouloir enlever toute connotation aux mots, à vouloir continuellement désigner les choses par l’expression la plus neutre possible, nous ne parviendrons qu’à atteindre des résultats d’une tristesse irrépressible : apaiser toute passion, décourager tout débat, désenchanter le monde, enlever de nos esprits toute curiosité.
Nés dans l’univers gris et atone de George Orwell, nos enfants, un jour, cesseront de nous demander “Papa, pourquoi Tintin il prend les Noirs pour des cons ?” ; “Dis Maman, pourquoi le Monsieur il est dans une chaise roulante ?” ; “Pourquoi il y a un Monsieur mort pendu dans les églises ?”
Le secret de cette évolution malfaisante vers toujours plus de bien-pensence et d’uniformité réside peut-être justement là : nos décideurs sont aussi des parents, élevés il y a de cela quinze, vingt ou trente ans, à la naissance du culte de l’enfant-roi. Ce culte, auquel ils ont volontiers souscrit et qu’ils exacerbent chaque jour un peu plus, les entraîne à vouloir protéger les générations futures de toute source potentielle de conflits. Et dans leur volonté farouche de préserver leur descendance du danger, ils oublient qu’il existe une solution certes antédiluvienne mais qui a fait ses preuves : l’éducation. Si l’on craint que nos enfants ne se fassent écraser en traversant, interdisons les voitures !
Nous sommes donc en train de gommer tout ce qui suscite aux enfants des questions. Je ne vois pour expliquer ce phénomène que deux réponses possibles : soit nous souhaitons vraiment que les générations futures cessent de se poser des questions – ce qui est grave et peut-être même criminel – ; soit nous souhaitons qu’ils cessent de nous poser des questions – ce qui est d’une lâcheté sans pareil !
Dans les deux cas, il n’est pas peut-être pas trop tard pour faire machine arrière, et faire enfin confiance à nos enfants. Leur faire confiance pour apprendre à parler de Dieu sans se faire la guerre ; pour apprendre à parler aux handicapés sans rire dans leur dos ; pour apprendre, enfin, que l’expression “Vacances de Noël” n’interdit pas que les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes et les Laïcs en profitent tous de la même façon. Après tout, la neige est blanche, ça ne suffit pas à faire d’une bataille de boules de neige une guerre raciale.
En espérant que nos chers lecteurs (et chères lectrices, au cas où certaines féministes nous liraient également) ont profité de joyeuses et reposantes vacances de Pâques (si vous avez mis le nez dehors récemment, vous comprenez pourquoi je ne les nomme pas “Vacances de Printemps”),
Vos zèbres dévou/yés.