Mission: imposable

J’ai promis à une amie quelque peu fâchée avec l’administration de la tour des finances que j’évoquerais ici la fiscalité de notre beau pays. Je me dois de m’exécuter, puisque – contrairement à Jacques Chirac – je ne crois pas que “les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent”.

En revanche, ce que je n’ai pas promis, c’est de parler de la tour des finances en des termes désobligeants! Chacun sait quelle part d’ombre et de marxisme recèle le Zèbre qui ne broute qu’en troupeau et voit ses rayures virer au rouge sitôt que quiconque ose – horresco referrens – égragniter la noblesse du modèle re-distributif appliqué dans notre beau pays depuis des temps immémoriaux. Aussi, après l’apologie du droit de grève qui fut jadis l’objet d’un article dithyrambique sur ce même blog, voici celle tant attendue de la rage taxatoire.

Moi, mon impôt préféré, c’est le droit de succession, sans conteste celui qui magnifie au mieux la grandeur et la moralité de l’impôt. Taxer les morts, quelle belle et grande idée ! Ca leur apprendra à ne pas dépenser leur argent de leur vivant ! Quand la gauche se met à faire l’apologie du consumérisme, c’est une sorte de réconciliation politique, un armistice sonné au milieu du combat. Ensuite et surtout, les enterrements sont souvent l’occasion pour des familles déchirées de se retrouver… et ça c’est beau ! Et quand la douloureuse question du partage vient s’immiscer dans la quiétude d’une famille à peine réconciliée, n’est-ce pas le devoir de l’Etat que d’intervenir en prélevant l’essentiel du patrimoine du défunt avant que ses héritiers n’en viennent aux invectives sur la manière de se répartir le butin? Rien de plus heureux donc à ce que la collectivité s’arroge ainsi le droit de prélever à la main des défunts l’argent trop jalousement thésaurisé au long de leur vie.

C’est sans nul doute animé par ce sentiment de justice et bien conscient de la beauté de son geste que le Belge s’acquitte si volontiers et spontanément de tout impôt qu’il plaira à ses gouvernants de lui présenter. Il paraîtrait même que beaucoup d’entre eux paient des fortunes pour engager des fiscalistes qui leur conseillent le meilleur moyen de rendre un maximum à la société. Moi je n’y connais rien, mais je trouve que si c’est vrai, c’est assez révélateur.

Ce que je n’arrive pas à comprendre en revanche, c’est pourquoi on autorise les gens à éluder ou réduire cet impôt. C’est assez scandaleux, quand vous y songez. Dans nos pays surendettés, laisser les gens se transmettre un patrimoine à taux d’imposition réduit sous prétexte de donation, il faut vraiment être inconscient. Heureusement, l’Etat a confié aux notaires le soin de prendre leur pourcentage sur chaque acte de donation. C’est une petite dizaine de pourcents qui ne finiront pas dans les mains des avides descendants du défunt !

En plus, il paraît que les gens naissent tous libres et égaux en droits. Ca devrait valoir pour les droits de succession aussi. Heureusement, si les “écotaxes” sont là pour nous rappeler que bousiller la Planète a un coût, les nécrotaxes sont là pour nous rappeler que la quitter a aussi un coût. Quant au zèbre, il aura au moins la satisfaction de vous avoir légué ses idées avant-gardistes. Et sans droit de succession !

Zèbrement vôtre.

Con-gés scolaires

Vous avez peut-être entendu que la Fédération Wallonie-Bruxelles a récemment décidé d’un gigantesque bouleversement au sein de notre système d’éducation. Une décision si courageuse et révolutionnaire que nous ne pouvions la taire plus longtemps.

La refonte aussi spectaculaire de l’enseignement en communauté française de Belgique ne laisse bien sûr personne indifférent, et le ministre régional qui a porté sur les fonds baptismaux (pardon : “qui a donné naissance à”) cette réforme courageuse aura certainement sa place dans les livres d’Histoire. Plus précisément, dans le livre d’histoires, d’histoires drôles, celui qui racontera un jour à quel point notre époque aura été celle de l’effet d’annonce, de la sacralisation de la bien-pensence et de la satisfaction neutre, si tant est qu’un jour ce livre soit écrit. Un projet auquel votre serviteur compte bien réfléchir sérieusement dès que son activité professionnelle débordante lui en laissera l’occasion, à moins qu’il n’engage pour cela un nègre (pardon, un “auteur d’origine africaine”).

Allez, si vous êtes passé à côté de cette annonce tonitruante dans nos médias – sans doute que vous étiez à l’étranger ce jour-là, ou bien plongé dans un profond coma – je vous explique en quoi consiste cette révolution copernicienne de l’enseignement en Belgique francophone : les congés scolaires vont désormais changer de nom, afin de perdre toute connotation religieuse ! Waouw, m’onomatoperez-vous ! Eh oui, c’est la pure vérité ; l’année scolaire de nos chers petits sera désormais émaillée de “congés d’automne”, “vacances d’hiver”, “congés de détente” et autres “vacances de printemps”. Finies les vilaines vacances de Pâques à l’ambiance anormalement christique ; terminés, les congés de Toussaint à l’esprit morbide ; assez, enfin, de ces lamentables vacances de Noël qui rappellent honteusement à tous les enfants laïcs qu’ils sont les dindons de la farce, eux qui ne reçoivent pas de présents sous leur sapin… Oh, attendez voir…

Ce changement presque aussi ridicule qu’inopportun a au moins un mérite, celui de révéler si cela était encore utile l’absurdité de la tendance actuelle à rebaptiser (pardon, à renommer) tout ce qui bouge pour le rendre lisse, sans contours, sans connotation, sans histoire, sans origine et sans avenir. Tout cela pour ne surtout vexer personne, jamais, à aucun prix.

L’handicapé est aujourd’hui une “personne à mobilité réduite”. Grâce à cela, ceux qui pensaient connement que le mot “handicapé” était une insulte savent maintenant qu’ils ont raison. “Handicapé”, c’est bien une insulte. Dès lors, être “handicapé”, c’est être susceptible d’être insulté, donc insultable (pardon pour le néologisme). Belle victoire sur le destin puisqu’il est dès lors, et cela grâce à l’action courageuse de quelques hérauts de la bienséance, permis de rire de la personne handicapée dont nous venons de démontrer par l’absurde qu’elle était “insultable”.

Dans un même ordre d’idées, nous aurons bientôt brûlé tous les exemplaires de Tintin au Congo, pour la plus grande satisfaction de quelques militants antiracistes (heureusement, beaucoup d’entre eux sont des gens doués d’intelligence, pour le plus grand bien de la cause antiraciste). Une autre belle victoire sur le destin, puisque nous aurons par la même occasion détruit un témoignage de l’exploitation barbare de l’Afrique et de ses habitants par l’Occident durant un siècle. Lorsque tous les documents de ce type auront disparu (ainsi qu’au passage l’ensemble des publicités pour la marque “Banania”, au grand dam des nostalgiques de la Belgique de Grand Maman) de nos bibliothèques, de nos musées, et de notre patrimoine historique, nous pourrons en toute tranquillité refaire les mêmes erreurs, replonger dans la barbarie, bref, donner raison de façon littérale à Héraclite (et Nietzsche ensuite) qui nous apprenait il y a plus de deux milles ans que “Le Monde est un éternel recommencement” (ne vous inquiétez pas, nous brûlerons la philosophie en même temps que Tintin, histoire de gagner du temps).

Ainsi, la Fédération Wallonie-Bruxelles a-t-elle décidé dorénavant de ménager la susceptibilité de son public non catholique. Ce dont une portion congrue de la population de notre royaume (de moins en moins soucieuse de sa religion pourtant, faut-il le dire…) n’a, sans doute, absolument rien à caler (je veux dire par là qu’elle n’en pense “ni du bien, ni du mal, bien au contraire !”). Surtout, la décision de supprimer la connotation religieuse des congés scolaires brille par son innocuité : vous admettrez avec moi j’espère que tant que les “non-cathos” seront inondés et même harcelés comme tous les autres par des messages publicitaires pour Saint Nicolas, la Noël, les oeufs de Pâques et autres conventions-obsèques (habituellement aux alentours de novembre), le ministère de l’éducation aura beau appeler ses vacances “congé de détente” ou “vacances d’hiver”, la “sensibilité” des non-catholiques de ce pays ne s’en trouvera ménagée en rien ! Nous devons donc applaudir une fois de plus l’administration de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour son sens aigü de “la chose publique”, et sa capacité toute politicarde à nommer les choses sans les nommer tout en leur conférant néanmoins une dénomination.

Au-delà de cette forfanterie écolière, c’est ce constant et perpétuel lissage qui va commencer à nous les briser sérieusement. On ne peut donc plus nommer un chat un chat, dès lors que le syndicat des chiens risque d’en prendre ombrage ?

Le plus choquant dans cette histoire, c’est qu’à force de circonlocutions, à sans cesse vouloir enlever toute connotation aux mots, à vouloir continuellement désigner les choses par l’expression la plus neutre possible, nous ne parviendrons qu’à atteindre des résultats d’une tristesse irrépressible : apaiser toute passion, décourager tout débat, désenchanter le monde, enlever de nos esprits toute curiosité.

Nés dans l’univers gris et atone de George Orwell, nos enfants, un jour, cesseront de nous demander “Papa, pourquoi Tintin il prend les Noirs pour des cons ?” ; “Dis Maman, pourquoi le Monsieur il est dans une chaise roulante ?” ; “Pourquoi il y a un Monsieur mort pendu dans les églises ?”

Le secret de cette évolution malfaisante vers toujours plus de bien-pensence et d’uniformité réside peut-être justement là : nos décideurs sont aussi des parents, élevés il y a de cela quinze, vingt ou trente ans, à la naissance du culte de l’enfant-roi. Ce culte, auquel ils ont volontiers souscrit et qu’ils exacerbent chaque jour un peu plus, les entraîne à vouloir protéger les générations futures de toute source potentielle de conflits. Et dans leur volonté farouche de préserver leur descendance du danger, ils oublient qu’il existe une solution certes antédiluvienne mais qui a fait ses preuves : l’éducation. Si l’on craint que nos enfants ne se fassent écraser en traversant, interdisons les voitures !

Nous sommes donc en train de gommer tout ce qui suscite aux enfants des questions. Je ne vois pour expliquer ce phénomène que deux réponses possibles : soit nous souhaitons vraiment que les générations futures cessent de se poser des questions – ce qui est grave et peut-être même criminel – ; soit nous souhaitons qu’ils cessent de nous poser des questions – ce qui est d’une lâcheté sans pareil !

Dans les deux cas, il n’est pas peut-être pas trop tard pour faire machine arrière, et faire enfin confiance à nos enfants. Leur faire confiance pour apprendre à parler de Dieu sans se faire la guerre ; pour apprendre à parler aux handicapés sans rire dans leur dos ; pour apprendre, enfin, que l’expression “Vacances de Noël” n’interdit pas que les Juifs, les Musulmans, les Bouddhistes et les Laïcs en profitent tous de la même façon. Après tout, la neige est blanche, ça ne suffit pas à faire d’une bataille de boules de neige une guerre raciale.

En espérant que nos chers lecteurs (et chères lectrices, au cas où certaines féministes nous liraient également) ont profité de joyeuses et reposantes vacances de Pâques (si vous avez mis le nez dehors récemment, vous comprenez pourquoi je ne les nomme pas “Vacances de Printemps”),

Vos zèbres dévou/yés.

Clint est-il un con?

Suite à notre récent triptyque sur la connerie, une controverse est née entre les deux zèbres. Son objet n’était autre que Clint Eastwood, le célèbre acteur-réalisateur-mime américain, jadis muse (version mal rasée, certes…) de Sergio Leone, avant de camper avec le succès que l’on sait le personnage de l’inénarrable Inspecteur Harry, flic aux méthodes musclées et au caractère de cochon. S’en est suivi pour lui une carrière remarquable d’acteur et surtout de réalisateur, dont l’oeuvre fait montre d’une extraordinaire logique philosophique : Clint Eastwood est un individualiste forcené, un libertarien, convaincu que l’homme, le vrai!, ne doit et ne peut se fier qu’à lui-même pour régler ses problèmes, quitte à en appeler, pour se défendre, à la plus célèbre invention du Far West : le colt.

S’il n’y avait eu que cela, les deux zèbres se seraient certainement contentés d’une minime divergence de vue, quant à savoir si Million Dollar Baby était oui ou non meilleur que Unforgiven, ou si Clint lui-même était meilleur sur les chemins menant à Madison, ou plutôt à bord de sa Gran Torino. Bref, rien qui justifie un post sur notre blog.

Seulement voilà, Môssieur Eastwood ne s’est pas contenté de filmer ses mauvaises idées, il les défend aussi, qui plus est publiquement et de manière moins artistique. Le soutien de ce réalisateur de (grand !) talent à la cause républicaine pose question au sein de notre duo. Alors, de deux choses l’une, ou bien Clint Eastwood est un con et cela nous étonnerait tout de même un peu, ou bien Clint Eastwood n’est pas un con et cela nous étonnerait tout de même beaucoup.

Voyons d’abord tout ce qui donne à penser que l’homme des bois de l’Est du Far-west n’est pas un con. Comment ne pas saluer le Clint qui eut la décence dans Million Dollar Baby, et pour les mêmes raisons philosophiques que celles évoquées ci-plus haut, de défendre le droit à l’euthanasie dans un pays et surtout avec des amis politiques généralement peu enclins à entendre avec mansuétude ce type de discours progressiste ? De même, les zèbres que nous sommes et que vous commencez peut-être à connaître ne peuvent mépriser totalement celui qui nous démontra merveilleusement dans Gran Torino que l’on peut ressentir plus d’affection pour son voisin vietnamien que pour sa propre progéniture, si celle-ci se trouve être composée de vautours et d’hypocrites. Cette hauteur de vue raye définitivement Clint Eastwood de la catégorie du con ordinaire, celui qui pêche avant tout par inculture et par pauvreté d’esprit.

Mais voyons maintenant tout ce qui fait de Clint Eastwood un Con, et la majuscule n’est pas fortuite. Celui qui se propose d’abattre froidement Michael Moore pour le châtier d’avoir eu le bon goût de mettre en boîte Charlton Heston dans son formidable “Bowling for Columbine”; celui qui exhorte ses compatriotes à élire à la Maison-Blanche un gars qui ignore la raison pour laquelle on cloisonne les hublots des avions, rejoignant ainsi (c’est peu dire quand on parle de connerie) le regrettable Chuck Norris; celui, enfin, qui s’adressa pathétiquement à une chaise vide; cet homme-là, oui, est résolument un con.

A ce tableau de chasse peu enviable, il reste en outre la lourde question de sa fascination pour les armes à feu, et surtout pour leur usage intempestif. N’est-il pas l’apanage du con que de défendre le droit du tout-venant à s’armer jusqu’aux dents en pleine rue, de régler ses querelles de voisinage à coups de pétoire, et d’encourager ses contemporains à faire de même? Voilà qui range définitivement Clint Eastwood dans la catégorie du gros con, celui de la pire espèce, qui n’a même pas pour sa défense de n’être pas en état intellectuel de mesurer sa propre connerie. Non seulement Clint Eastwood est un con, mais en plus il a l’intelligence qui lui permet d’en prendre la pleine mesure. Et il l’assume.

Sur ce, on vous laisse, car ils repassent “Et pour quelques dollars de plus” à la télé, et on ne manquerait ça pour rien au monde !

Zèbrement vôtres !

Allez, on se décon-tract

Je ne sais pas pour vous, mais moi, les périodes électorales ont une fâcheuse tendance à me les briser solidement. Non pas que je sois opposé à toute idée d’organiser des élections, et de mettre sur pied un semblant d’alternance aux plus hautes – et aux plus basses – fonctions de l’Etat : parfois, il faut en passer par de tels expédients. Mais franchement, je dois vous avouer une chose : les tracts électoraux, je ne peux pas les encadrer !

Je passe rapidement sur leur aspect chiatique tape-à-l’oeil (pardon, leur “esthétique douteuse”) : couleurs criardes, portraits ratés, slogans mille fois ressassés, sans même évoquer l’usage de plus en plus répandu de Photoshop qui vous en dit long sur l’honnêteté intellectuelle de leurs auteurs, et sur la très haute opinion qu’ils ont de vous, pour croire ne fut-ce qu’une seule seconde que vous n’allez pas remarquer le contour blanc et l’absence de jambes du troisième candidat en haut à droite de leur photo de famille, sur fond d’herbe plus verte que Louis de Funès sortant de l’usine de chewing gum au début des Aventures de Rabbi Jacob.

Non, ce qui m’agace le plus voyez-vous, c’est la fréquence à laquelle nous recevons, en ville, ces courriers indésirables et grossiers, qui s’invitent au rythme de 6 par jours dans nos boîtes aux lettres sur lesquelles nous avons pourtant sciemment précisé “NO PUB”.

Qu’est-ce qui peut bien faire penser à ces individus dégénérés (pardon : à ces militants de base) que leurs vilains prospectus diffèrent un tant soit peu des innombrables réclames qui chaque jour nous échoient jusqu’à emplir nos poubelles à papier (ben quoi, pas besoin d’être un bobo écologiste primaire pour trier ses corbeilles ; il suffit d’être maniaque comme un zèbre, dont les rayures sont si merveilleusement parallèles…) ?! A quel titre ces olibrius, qui sont avec les détrousseurs-de-sac-de-vieilles-dames les créatures les plus néfastes qui soient (je le clame haut et fort ! D’ailleurs contrairement aux candidats qu’ils promeuvent vainement, les militants ne peuvent même pas évoquer l’appât du gain pour excuser leurs actes), à quel titre donc s’estiment-ils autorisés à fouler aux pieds notre droit le plus élémentaire, qui est de conserver à notre boîte aux lettres sa fonction première et unique, qui est comme chacun sait de collecter les factures ?

Bref, vous l’aurez compris, je ne consens habituellement pas le moindre regard aux tracts électoraux qui envahissent mon biotope : j’ai pris pour habitude de les déchirer sans un mot, et de les enfoncer loin dans mon sac jaune destiné à cet effet.

Pourtant, cette année, au bout de deux mois de ce rituel éboueur quotidien, j’ai décidé de lire quelques unes de ces réclames politicardes. Eh bien, vous le croirez ou non, mais plusieurs éléments m’ont fortement surpris à la pratique de cet exercice. Certes non, la pauvreté intellectuelle qui se dégage de ces manifestes ne m’a pas surpris, pas plus que l’ennui qui s’en dégage. Mais j’ai bel et bien noté dans les programmes des gangs (pardon, des partis) en présence, quelques graves manquements que je ne peux pas passer plus longtemps sous silence.

J’ai noté que :

- Les Verts ne proposent pas un instant l’interdiction du prospectus électoral sur papier non recyclé ;

- Les socialistes ne disent pas un mot sur le possible remboursement, pour les foyers les plus démunis, des dizaines de sacs jaunes nécessaires à chaque habitant de ma commune, pour se débarrasser en bonne et due forme de ces déchets électoraux ;

- Je n’ai lu dans les tracts du parti centriste aucune déclaration sur l’”importance de diminuer la pression fiscale à l’achat des sacs poubelles pour papiers et cartons afin de soulager les budgets des ménages, sans que cela n’aboutisse à un alourdissement des taxes sur les entreprises, PME et indépendants ; ce qui ne devra pas non plus se faire au détriment de la stabilité et de l’équilibre du budget de l’Etat” ;

- Les libéraux ne font aucune mention, dans leur programme, de la possibilité pour les entreprises d’obtenir des certificats verts fiscalement déductibles en échange d’un recyclage de ces prospectus électoraux en panneaux isolants pour les constructions de bureaux ;

- L’extrême gauche et l’extrême droite, les deux soeurs jumelles, ne m’ont RIEN envoyé cette année. La déception est grande, tant leur prose m’est généralement d’un immense réconfort (ou pas).

Je vous connais : à la lecture de ces commentaires à la limite du désobligeant, certains vont dire que j’en rajoute. Mais si vous avez vu seulement quelques unes de ces affiches électorales, vous admettrez avec moi – ou pas, et c’est votre droit, comme de ne pas lire ce blog – qu’il y a suffisamment de preuves objectives pour affirmer que le sens de l’Etat et le souci d’une gestion rigoureuse de ses ressources n’est pas toujours – et même loin s’en faut – à l’ordre du jour des vilains tracts ici dénoncés.

Je terminerai pourtant par une note rassurante : savez-vous que malgré nos évidentes dissemblances, nous avons 98,5% de gènes en commun avec les chimpanzés ? Imaginez donc le fossé qui peut, fort heureusement, persister entre deux homo sapiens sapiens peuplant un même royaume : l’un électeur, l’autre candidat, par exemple…

C’est décidé : si Dieu se présente, je vote pour lui cette année !

Zèbrement vôtre !

Critique de la vacuité de jugement

J’aimerais si vous me le permettez – dans le cas contraire, la sortie n’est pas loin – achever cette trilogie* dédiée à la connerie sur cette question essentielle : que nous est-il permis d’espérer, dans notre lutte quotidienne et silencieuse contre la connerie ? Est-ce un combat perdu d’avance, au vu de l’aspect héréditaire (à moins qu’il ne fut seulement atavique ?) de cette épouvantable affliction ?

Et tout d’abord, combien sont-ils, ces déplorables ? Las, nous n’en saurons jamais rien, puisqu’ils n’ont pas le bon goût de porter l’uniforme (enfin, disons qu’ils ne portent pas UN uniforme bien spécifique !) Or, l’Histoire récente nous l’a appris : combattre contre une armée anonyme (à défaut d’être silencieuse, hélas) est un défi de chaque instant. Les barbus-sans-moustache, les crânes rasés, les militaires… ont la courtoisie de se faire connaître. Mais ces écoterroristes qui nous les brisent menu, tous ces conducteurs absurdes en Seat Ibiza customisée, tous ces pseudo-experts qui nous assènent des vérités-vraies, tous ces terroristes de la pensée, tous ceux-là et bien d’autres encore, ici décriés ou qui attendent leur heure, comment faire pour les éviter, puisqu’ils ne se manifestent que dans le propice anonymat des foules beuglantes, ou profitant de la puissance de leur V8 pour fuir sitôt leur méfait accompli ? Vraiment, le combat est inégal : ils ont pour eux le nombre, la discrétion, et la liberté d’expression (qui n’a donc pas QUE des avantages, mais cela n’engage que l’auteur de ces lignes). Si bien qu’il est permis de s’inquiéter : la démocratie telle que nous la connaissons n’est-elle pas intrinsèquement condamnée (et dans condamnée il y a damnée…) à devenir la victoire des cons, le triomphe de l’imbécillité, le couronnement des médiocres ?

Ah, vraiment, nous ne méritions pas Gandhi et Mandela ! Ah, francophonie, tu ne méritais pas Michel Polac ! Ah, Ansois, vous ne méritiez pas Michel Daerden ! Mais enfin, il faut sans doute que nous fassions “contre mauvaise Fortune bon coeur” (ciel, que je déteste cette expression !). Mais pourtant, oui, car il nous reste quelques raisons ténues d’espérer : la montée des eaux pourrait bien avoir raison du sous-nationalisme flamand ; Barack Obama devrait être réélu malgré les propos incohérents tenus par Clint Eastwood lors de la convention républicaine de Tampa** ; j’ai encore dans ma cave une bouteille de Château Cheval Blanc qui va bientôt arriver à maturité ; et, pour finir, m’attendent encore, sur ma table de chevet, les “Lettres à un jeune poète” de Rainer Maria Rilke, deux San-Antonio que mes yeux n’ont pas souillé, et un coffret de cinq compact disc des plus grands morceaux produits sous le label de la Motown, dont quelques inédits.

Le bonheur est peut-être dans la solitude d’une soirée d’hiver au coin de l’âtre, ou d’une matinée d’été, quand se lève la brume sur la campagne endormie. Une seule certitude : le bonheur est loin des cons (cependant que ceux-ci sont généralement plus heureux en bande, c’est même à cette caractéristique qu’on les re-con-naît).

Voilà de quoi oublier, pour quelques heures, toutes les questions sans réponse, telles que : Pouvons-nous faire payer les enfants pour les conneries des adultes ? Pouvons-nous faire payer aux adultes les conneries des enfants ? Sont-ce les mêmes conneries ? La connerie est-elle une fatalité ? …Car ne nous y trompons pas : des réponses à ces délicates questions dépendent tour à tour le bien fondé du système éducatif égalitaire, l’intérêt du suffrage censitaire, la légitimité des systèmes démocratiques, et le fait – critique – de savoir si, oui ou non, nous devons accepter de socialiser avec les cons ou leur progéniture. Vous faites ce que vous voulez, mais moi, je rentre chez moi. Et je n’ouvre ma porte à personne!

Zèbrement vôtre.

*L’auteur se réserve le droit d’en faire une tétralogie dans le futur, et encore plus si affinités.

**Le Maître du cinéma nous apporte par la même occasion la démonstration définitive d’un élément essentiel à nos yeux : oui, il est possible de faire des chefs d’oeuvres sur base d’idées nuisibles ! Merci Clint ? Merci Monsieur Eastwood ! (ndla : idée nuisible ne signifie pas idée stupide ; ultime précision que je concède à l’un de mes relecteurs assidus qui s’interrogeait sur ce point)

Critique de la connerie pratique

Sitôt après que mon récent rêve d’un châtiment divin pour punir les cons eut pansé mon humeur chagrine (voir l’article précédent), d’autres questions capitales me sont apparues ce matin, suite à une péripétie authentique mais ô combien banale, qui a nourri mon imagination fertile sur le chemin habituellement sans histoire qui sépare mon domicile du lieu où je gaspille mon talent pour de basses raisons matérielles. Un automobiliste trop empressé a failli écraser sous mes yeux un troupeau d’enfants humanoïdes en goguette sur un passage clouté. Non content de ne s’être ni arrêté ni encore moins excusé pour avoir ainsi mis en danger la vie de ces êtres humains en devenir (et fort civiques, puisqu’ils traversaient dans les clous, et surtout au vert), il se trouve que ce sinistre individu cromagnonesque n’a rien trouvé d’autre à faire que de tendre au loin son majeur à l’accompagnateur à la chasuble fluorescente qui lui adressait par la voix quelque juste rodomontade. Selon toutes vraisemblances, nous étions là en présence d’un con.

En attendant qu’un scientifique prenne sur ses congés estivaux pour enfin établir une classification précise et exhaustive de toutes les formes de connerie, je classerais mon con dans la catégorie des “Sales Cons”. Le sale con, c’est ce con anonyme, sans talent, sans imagination, sans éducation. Le con triste, qu’on n’a même pas envie d’inviter un mercredi soir. Le type qui vous dépasse dans la file du supermarché avec un léger rictus, comme s’il venait, par cet acte de pur héroïsme, de monter d’un étage dans l’échelle sociale. Le con qui, dans votre souvenir, ne possédera jamais d’autre attribut que la vacuité d’une vie sans but et sans bienfait ; les contours d’un individu, et puis rien pour meubler cet espace laissé vide.

Bref, disons que tout s’était mis en place pour que le reflet de ce Prince Laurent du bitume ne fût bientôt pour moi qu’un lointain souvenir. Sauf que, je ne sais pourquoi, mon esprit ce matin voulut aller plus loin. Que serait-il advenu si ce con avait décidé d’accomplir son destin ? S’il avait exigé ses quinze minutes de gloire, en écrasant ces jeunes enfants (ou pire : MOI !) en plein milieu de la chaussée ? Car à bien y réfléchir, avait-il d’autre moyen, ce scélérat, de devenir célèbre, de voir parler de lui, sinon en commettant quelque forfaiture de nature pédophobe – le plus terrible des crimes en ces temps enchantés où règne le culte de l’enfant-roi ? Quid si ce con avait ôté la vie de ces moutards, notre bien le plus précieux, mais parmi lesquels pourtant se trouvent – toutes les lois statistiques nous le confirment – de futurs cons et – désolé de le dire – d’authentiques andouilles ?

Car oui, c’est là une dure réalité, à laquelle nous devons malheureusement faire face : si beaucoup de cons doivent leur état d’hébétude à l’ouvrage forcené du temps (comme peut-être ce potentiel assassin de la route), il est indéniable que certains ont dû l’être par la grâce de leur naissance : ils ne sont que l’évolution logique d’enfants-cons !

Je le sais, cette réalité fait peur, et je ne l’écris pas sans crainte que mon lecteur ne s’en aille soigner sa nausée devant quelques articles de fond du Huffington Post (dix lignes pour traiter de l’après Bachar Al-Assad, vous pensez si le visiteur risque d’y lire la moindre révélation à même de troubler le repos de sa conscience, ou de lui faire renoncer à son samedi-shopping !). Et pourtant, oui, cela doit exister : des gens peuvent très bien NAÎTRE CONS ! Mais évidemment, rien n’est moins consensuel (et dans consensuel, il y a sensuel…) que d’oser accuser d’idiotie une “petite tête blonde”.

Du reste, vous l’avez certainement déjà remarqué : à chaque fois qu’une tragédie survient qui coûte la vie à quelques pupilles de la nation (et n’allez pas croire que je me sois jamais réjouis d’une telle fatalité : ce serait me coller un procès d’intention), il se trouve SYSTEMATIQUEMENT quelqu’un pour pleurer au nom des futurs Mozart et des Einstein en devenir parmi les “petites victimes”. En revanche, personne ne relèvera cette consternante évidence qui est que, statistiquement, il se trouvait dans le lot des chers disparus la même proportion de futurs cons, de vendeurs d’épargnes-pension et de repris de justice que n’en compte notre florissante société. A dire vrai, la probabilité qu’un futur Mozart comptât dans le lot est peut-être d’une sur sept milliards, alors qu’au jugé, celle d’y trouver une future Andouille Anonyme fût sans doute un milliard de fois plus élevée. Mais évidemment, il reste une part d’incertitude. Et si… ? C’est cette insoutenable incertitude, nous laissant le goût de l’inachevé, qui nous est insupportable à chaque fois que disparaît un humain sous sa forme larvaire commune – comprenez : un petit nenfant – et c’est finalement bien légitime.

L’héroïsme, en fait, n’est pas la seule façon de devenir célèbre quand on n’a pas de talent. Il reste toujours la connerie… et, grâce leur en soit rendue, nos médias veillent, pour être sûr d’offrir à chaque con le même temps de parole – selon les bonnes vieilles règles démocratiques déjà mises en place pour les élections françaises. Pas une minute de plus, pas une de moins.

Quant à mon con, celui de ce matin, qui manquât son rendez-vous avec la presse et à qui, surtout, je n’ai pas eu le temps, moi, de tendre le majeur, je lui dédie ce blog. Il est pour toi, con. Et sache combien j’eusse aimé que tu aies appris à lire entre les rayures !

Critique de la connerie pure

Loin de nous de vouloir sombrer dans un génétisme de bas étage, et de vouloir dénier à la connerie humaine son exceptionnelle faculté à se développer telle une tumeur (c’est-à-dire patiemment, aveuglément et sans logique apparente) chez n’importe quel individu de la biosphère, mais force est de constater que certains bipèdes de nos contemporains semblent hélas voués dès leur naissance – ou peu s’en faut – à se morfondre dans un état de sous conscience dont rien ne saurait les tirer si ce n’est l’usure imbécile – mais parfois ô combien salutaire ! – du temps.

Tant d’histoires déplorables, d’aventures douteuses de chiens écrasés, de passions populaires et vulgaires pour la vie des vedettes du spectacle et autres saltimb-r-anques; tant de lazzi et de quolibets, d’invectives jetées par les foules à des suspects aux portes des palais de justice…

Eh oui, nous sommes tous, un jour, confrontés à la connerie humaine. Qu’elle soit de masse ou bien individuelle ; connerie soudaine, ou bien quotidienne. La connerie est sans frontière, elle n’épargne aucune classe, aucune tranche d’âge, aucune époque non plus.

Aussi, il est des moments dans la vie où même le plus misanthrope des zèbres ressent le besoin de se rassurer : non, je ne suis pas seul. D’autres âmes, plus élevées que la mienne, habitent cette Terre. Notre Monde n’est pas uniquement peuplé par de profondes andouilles. Quelque part, entre les lions, les hyènes et les gnous, un carré de prairie demeure, où le zèbre peut profiter, avec sa tribu, des beautés de notre planète “bleue comme une orange”…

Car voyez-vous, il m’arrive de me demander s’il est bien responsable de ma part de donner mon sang à la Croix-Rouge, mes caisses de pâtes et de conserves à SOS Soudan, et mes boîtes superflues d’antihistaminiques à Médecins sans Frontières. Ne vais-je pas AUSSI sauver la vie à des imbéciles ? Puis-je avoir la moindre garantie que mon précieux plasma n’a pas, précisément, servi à guérir d’une vilaine affliction le couillon qui réclamait l’autre jour à la Police qu’on lui restitua le téléviseur qu’il venait lui-même de dérober?

N’avez-vous jamais, à la lecture des commentaires du commun des mortels (une expression riche de sens, qui sanctifie ainsi le fait que nous n’avons en fait rien d’autre en commun que notre qualité – détestable – de mortels) d’un article de presse sordide, cherché autour de vous la sortie, comme si vous étiez emprisonné dans une réalité parallèle triste et mélancolique ? Voici précisément la question qui me vient à l’esprit cet après-midi, alors que je viens de lire (folie de ma part, je vous le concède volontiers) les commentaires abandonnés au bas d’une vidéo de Louis Armstrong interprétant le formidable “West End Blues”. D’autres visiteurs, qui avaient eu l’audace de me précéder sur cette page web au contenu quasi sacré, s’étaient sentis obligés (mais à quel titre ?) d’y décrire par le menu leurs émotions du moment, comme si tel était le lieu pour ce genre de déballage. Comme j’ai pu les maudire, ces vulgaires, ces inutiles, qui gâchaient a posteriori mon plaisir. “L’un de mes collègues a mis cette chanson comme sonnerie de gsm” disait l’un de ces AA (Andouilles Anonymes). “Trop cool !” ajoutait-il à l’attention d’on ne sait qui – et le savait-il lui-même ?

Vais-je apprendre un jour que j’ai sauvé la vie de ce demeuré congénital en lui offrant indirectement une pleine pochette de mon fluide rouge, frais et servi à température de la pièce ? Cette angoisse me poursuit depuis lors, et il semble que rien au monde ne pourrait m’apaiser sinon d’apprendre qu’une infirmière nue sous sa blouse a eu l’amabilité – la délicieuse ! – de laisser tomber “par mégarde” la pochette en même temps que les derniers espoirs de “trouduc146″ de survivre à sa terrible hémorragie cérébrale survenue après que son collègue lui eut percé les tympans avec sa nouvelle sonnerie de gsm : Fear of the Dark, des Iron Maiden. Ca ferait un partout !

Cette délicieuse pensée ravive enfin en moi la flamme de l’espoir : y aurait-il une justice immanente pour punir les cons, parfois ? Rien n’est moins sûr ! Alors, tenez-le-vous pour dit, à la Croix-Rouge : si quelqu’un veut mon sang, il n’a qu’à demander. Poliment.

Brève de Comptoir

Au beau milieu de la campagne présidentielle, les Républicains se félicitent que leur candidat ait pu lever plus de fonds auprès des entreprises et des particuliers pour financer sa campagne que son rival démocrate. Mitt Romney dépense donc davantage que son adversaire pour atteindre le même objectif. N’est-ce pas lui pourtant qui loue dans son programme les vertus d’un état économe et d’une gouvernance parcimonieuse?

Etonnant, non?

Sic transit gloria mundi

A la lecture récente des mémoires d’un illustre aïeul, je me faisais cette réflexion consternante. Mes arrière-grands-parents dans la première moitié du 20ème siècle, disposaient des services d’un personnel de maison (de la cuisinière au jardinier, en passant par le chauffeur et la nourrice) aussi nombreux que leur propre ménage (composé de 8 enfants).

Une génération plus tard, mes grands-parents, s’ils bénéficiaient toujours d’une aide domestique non négligeable, avaient tout de même perdu quelques plumes par rapport aux standards de leur enfance: une nourrice, une cuisinière, et une femme de ménage tout au plus, pour un ménage composé de 6 enfants. Exit le chauffeur, l’homme de main, le secrétaire particulier… et le jardinier devrait désormais être partagé avec d’autres employeurs.

A la génération de mes parents, tous ces services avaient disparu et ma mère, non contente de s’acquitter elle-même de son ménage et de l’éducation de sa nombreuse descendance, avait en plus en partie la charge de sa belle-mère chez qui elle vivait.

Quant à mon propre ménage, non seulement le personnel n’y est pas réapparu, mais j’ai dû mettre ma femme au travail pour faire vivre notre petite famille qui ne compte pourtant que deux rejetons. Pour comble de misère, l’autre jour, notre fils étant souffrant, j’avais très exceptionnellement sollicité une gardienne agréée pour veiller sur lui en notre absence aux frais de la sécurité sociale. A mon retour en fin de journée, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir ma femme, tout juste de retour de la crèche avec notre aînée après son dur labeur, affairée entre ses fourneaux et le bain des enfants, en train de servir une tasse de thé à la puéricultrice qui feuilletait son tabloïd préféré dans le voluptueux confort de mon fauteuil à bascule, mon fils paisiblement endormi dans ses bras.

Encore une génération, et mes petits-enfants devront retourner bosser comme tout le monde pour gagner leur pitance.

Sic transit gloria mundi…

 

Trans-parent, ou trans-lucide?

Au risque de faire de ce blog une sorte d’inventaire des “choses qui nous ennuient”, comme une midinette ferait une “liste des gens que j’aime”, un autre phénomène, fruit de l’évolution récente de l’humanité, nous semble rejoindre les publicités radiophoniques, la menace verte et la file d’attente de parc à thème, au rayon des trop puissantes opiacées, dont on ne devrait abuser qu’en cas d’extrême nécessité. Nous avons nommé “la présentation Power Point”.

Destiné au départ à illustrer le propos d’un orateur, le Power Point s’est petit-à-petit substitué à ce dernier, au point d’être fréquemment transmis tel quel en tant que bâton-témoin d’un savoir, véhicule d’un raisonnement à portée universelle, comme s’il devait un jour remplacer l’incunable d’hier. Se pose ainsi la question suivante: le savoir est-il soluble dans Power Point?

Dorénavant, avec l’appui de quelques pictogrammes, et en bénéficiant de l’opportune obscurité nécessaire à leur contemplation béate, les transparents donnent à n’importe qui l’illusion de pouvoir se transformer comme par magie en un orateur hors pair, un nouveau Jean Jaurès, capable de toucher au coeur un auditoire en le fascinant tel le joueur de flûte de Hamelin. Evidemment, ce postulat est erroné. Il ne saurait d’ailleurs l’être plus : non seulement le Power Point ne gomme pas les défauts d’un individu au charisme défaillant ou à la voix monocorde, mais il a même fortement tendance à appuyer ses défauts, en l’exonérant de son devoir le plus élémentaire qui consisterait, en le cas d’espèce, à compenser son malaise oratoire par une fougue, une verve, ou encore une excellence intellectuelle rendant son discours digne d’être entendu.*

André Malraux avait-il besoin de transparents pour fasciner le public massé nombreux lors de l’entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon ? Imaginez-vous Martin Luther King partager son rêve avec des bullet points ? “Alors ici”, dirait-il en pointant au laser rouge la petite flèche de son slide, “nous allons aborder la deuxième partie concernant les droits civiques.” – CLIC – “Sur ce graphique, vous voyez le taux d’insatisfaction du peuple afro-américain interrogé par nos soins” etc. etc.

Mais alors que la critique des présentations “.ppt” dans le monde de l’entreprise a déjà fait son petit bonhomme de chemin, l’implication de cette dernière dans le cadre de l’enseignement supérieur paraît étonnement peu émouvoir les observateurs les plus avertis… habituellement sociétaires de telle ou telle faculté universitaire. Pourtant, petit à petit, Power Point est parvenu à s’insinuer comme un reptile dans le dernier bastion de nos sociétés où le savoir ne devait – ne POUVAIT – se trouver réduit à des bullet points : l’enseignement, et au premier chef l’université. L’endroit par excellence où le savoir n’est pas prémâché, où le propos n’est pas simplifié pour entrer dans les cases étriquées et formatées du monde de l’entreprise qui doit tout rendre “rentable” ; ce lieu où l’on prenait encore le temps hier de préparer des syllabus, de s’étendre sur les sujets importants, de chercher à atteindre l’exhaustivité. Par le confort et le doux filet de sécurité qu’offre une série de transparents, la bête immonde s’insinue subrepticement dans nos auditoires au point de se substituer aussi bien à la mémoire de l’enseignant qu’à son éloquence et parfois même à son syllabus. Evidemment un slideshow ne saurait remplacer valablement aucun des trois.

C’est hélas un fait, l’université, aujourd’hui, est en passe de devenir une vitrine pour l’un des produits phares de la marque aux fenêtres made in Seattle. Cette homogénéisation navrante des modes de transmission du savoir pourrait-elle être source de quelque progrès que ce soit dans l’éducation de nos futures élites intellectuelles? Difficile d’imaginer que l’on puisse éveiller la passion pour une science à coups de transparents, ou qu’une suite hiérarchique de quelques éléments dont aucun ne constitue une phrase puisse rendre justice à un raisonnement complexe.

Evidemment, certaines mauvaises langues feront remarquer que Power Point offre au moins à l’enseignant paresseux le choix entre la récitation monocorde de son propre syllabus, et l’énumération – non moins monocorde – de bullet points, l’exonérant au passage de la fastidieuse rédaction de notes dont le format est passé de mode. D’où un gain de temps appréciable que l’académique pétri de conscience professionnelle et de curiosité intellectuelle ne manquera pas de mettre à profit pour faire avancer sa recherche, dont il résumera la substance dans un autre Power Point à destination cette fois de ses pairs. Si bien qu’il est temps qu’un scientifique prenne sur son temps de sommeil pour étudier empiriquement le temps qu’un professeur d’université consacre annuellement à la confection de transparents.

Mais sans présumer des résultats de cette enquête édifiante, il est peu probable que l’on puisse mettre en évidence la moindre externalité positive. Et surtout, il est à craindre que la faculté de dissoudre ses idées et son savoir dans un slideshow constituera bientôt l’aptitude de base requise à l’engagement de tout académique. Le temps est en effet compté, car le Power Point saura flatter l’oeil des esprits les moins éveillés, chez qui une longue stance verbeuse ne saura jamais stimuler l’imaginaire autant qu’un bon graphe-camembert.

Avec la promesse que jamais vous ne verrez ici le moindre graphique ni le moindre bullet point,

Les Deux Zèbres

* Sur ce sujet précis, et une description par le menu des méfaits de Power Point, j’invite le lecteur à lire en ligne le court ouvrage de Rafi Haldjian “Devenez beau, riche et intelligent avec Power Point, Excel et Word” : http://pauillac.inria.fr/~weis/info/haladjian.pdf